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Nous étions alors allés si loin autour du monde, en des terres si mal connues, que notre Kitab ne nous était désormais plus de grande utilité. Il était évident que le cartographe Al-Idrîsî ne s’était pas aventuré jusque dans ces régions et n’avait rencontré personne qui l’eût fait, dont il aurait pu tirer des informations même de seconde main. Ses cartes situaient l’extrémité orientale de l’Asie beaucoup trop vite et trop près, au bord d’un vaste océan appelé mer de Kithai. Elles donnaient donc la fausse impression que Kachgar n’était pas très éloigné de notre destination finale, la capitale de Kubilaï, Khanbalik, alors que celle-ci est elle-même située à l’intérieur des terres par rapport à cet océan. Mais comme m’en avaient averti mon père et mon oncle et comme je le vérifiai avec force lassitude par moi-même, ce qui sépare Kachgar de Khanbalik, c’est une véritable moitié de continent, donc une distance incommensurablement plus vaste que tout ce qu’avait pu prévoir ou imaginer Al-Idrîsî. Pour atteindre notre but, il nous faudrait encore couvrir à peu près la même distance que celle que nous avions déjà parcourue depuis Suvediye, sur les rives du Levant, au bord de la Méditerranée.
Et qu’on la décompte en pas humains ou en nombre de journées de cheval, cette étendue reste la même ! Pourtant, ici à Kithai, toutes les distances semblaient plus longues, car elles n’étaient pas mesurées en farsakh, mais en li. Le farsakh, qui équivaut à environ quatre kilomètres, est une invention des Persans et des Arabes qui, ayant toujours été de lointains voyageurs, ont été habitués à penser en unités de mesure assez vastes. Mais le li, égal à moins de six cents mètres, est une création des Han, pour la plupart sédentaires. Le paysan han ne s’aventure en général guère de plus de quelques li au-delà de son village natal. Aussi, je suppose que cette unité représente pour lui une distance assez longue. Pour ma part, étant encore habitué à compter en farsakh, je me plus à m’imaginer, lorsque nous quittions Kachgar, qu’il nous en restait entre huit et neuf cents à franchir pour atteindre Khanbalik. Mais, lorsque je me mis à calculer en li, leur nombre me parut effroyable : pas moins de six mille li nous séparaient encore de la cité de Kubilaï ! Si je n’avais pas eu une représentation suffisamment parlante de la taille de l’Empire mongol, je commençais, en constatant l’immensité de sa seule région centrale de Kithai, à en avoir une idée plus claire.
Deux cérémonies accompagnèrent notre départ de Kachgar. Nos éclaireurs mongols insistèrent pour que nos chevaux (nous avions maintenant six montures et trois bêtes de bât) subissent un certain rituel de protection contre les azghun de la piste. Ce mot désigne les « voix du désert », que je réussis à cerner comme de grotesques lutins infestant les solitudes sauvages. Les guerriers firent donc venir de leur bok un homme qu’ils appelaient leur shaman – un prêtre, selon eux, mais nous l’aurions plutôt qualifié de sorcier. Ce shaman peinturluré aux yeux fous, qui ressemblait fort à un azghun lui-même, marmonna quelques incantations et versa quelques gouttes de sang sur la tête de nos chevaux, après quoi il décréta qu’ils étaient protégés. Il offrit de faire subir le même traitement aux incroyants que nous étions, mais nous déclinâmes poliment la proposition au prétexte que nous étions déjà sous les auspices du prêtre qui nous accompagnait.
L’autre cérémonie fut le calcul de notre note d’hôtel avec le tenancier du caravansérail, qui prit bien plus de temps et occasionna bien plus d’embarras encore que la sorcellerie qui avait précédé. Mon père et mon oncle ne se contentèrent pas d’accepter de régler la note présentée par l’aubergiste, mais chicanèrent avec lui sur chacun de ses éléments les plus infinitésimaux. C’est que l’addition incluait tout ce que notre séjour avait englobé : l’espace que nous avions occupé dans l’auberge et celui que nos bêtes avaient monopolisé dans l’écurie, la quantité de nourriture que nous avions consommée, celle des grains digérés par nos chevaux, les portions d’eau qu’eux et nous avions absorbées, plus les cha qui avaient coulé dans nos estomacs, le kara qu’il avait fallu brûler pour notre confort, la quantité de lumière que nous avions utilisée et la dose d’huile nécessaire pour maintenir les lampes allumées... Bref, tout sauf l’air que nous avions respiré. Tandis que la discussion s’échauffait, le cuisinier en chef, qui se présenta sous l’appellation pompeuse de gouverneur des bouilloires, s’y mêla, bientôt rejoint par le régisseur des tables – le garçon de restaurant qui nous avait servi les plats –, et tous deux commencèrent à vociférer pour y additionner le nombre de pas qu’il leur avait fallu marcher, les poids qu’ils avaient dû transporter ainsi que la quantité d’efficacité, de sueur et de génie qu’ils avaient dépensée à notre intention...
Je ne tardai cependant pas à me rendre compte que, loin d’être un concours de vol caractérisé de la part du tenancier, simplement calculé pour nous outrager, c’était simplement une très traditionnelle formalité – une autre coutume héritée de la complexité du comportement des Han, une cérémonie si appréciée à la fois par le débiteur et le créancier qu’ils pouvaient la prolonger des heures. On développait d’éloquents arguments, mêlés d’abus de mauvaise foi mutuels ponctués de moult réconciliations successives, avant de finalement tomber d’accord sur le règlement de la note, meilleurs amis que jamais. Lorsque nous nous éloignâmes enfin de l’auberge, le tenancier, le gouverneur des bouilloires et le régisseur des tables ainsi que tous les autres domestiques se tenaient debout à la porte, nous disaient au revoir et nous souhaitaient bonne route à la façon des Han : « Man zou », ce qui signifie : « Ne nous quittez que si vous le devez vraiment. »
La route de la soie se divise en deux branches à l’est de Kachgar, car tout droit dans cette direction s’étend un désert sec et pelé à vous faire dresser les cheveux sur la tête, telle une plaine couverte de débris de poterie jaunes. Un désert grand comme une nation entière, dont le nom suffit à lui seul à donner une bonne raison de l’éviter. Il s’appelle en effet Takla Makan, qui peut se traduire par : « une fois dedans, point de sortie ». Un aller sans retour. De sorte que le voyageur qui emprunte la route de la soie a le choix, pour contourner le désert, entre la branche septentrionale et la branche méridionale, que nous empruntâmes pour notre part. La route nous mena ainsi tout le long d’une chaîne d’oasis et de petits villages agricoles, distants d’environ une journée de voyage. Nous gardions toujours à notre gauche les sables fauves du Takla Makan, et à notre droite la chaîne coiffée de neige des montagnes Kunlun, derrière laquelle s’élevaient les hauts plateaux du Tibet, le To-Bhot.
Bien que nous suivions à distance le désert le long de ses bords verdoyants et irrigués, nous étions au cœur de l’été et devions endurer la lourde chaleur qui en émanait. Les seules journées vraiment supportables étaient donc celles où le vent descendait des montagnes enneigées. La plupart du temps, il n’y avait pas de vent, mais nous n’en étions pas tranquilles pour autant, car alors le feu qui couvait dans le désert proche faisait trembler à nos yeux l’air environnant. Le soleil devait être un instrument contondant, un gourdin de cuivre assommant l’air au point qu’il semblait hurler de chaleur. Et quand, occasionnellement, se levait un vent du désert, il amenait le désert avec lui. Alors, le Takla Makan se redressait comme pour en finir, s’étirant en mouvantes tours jaune pâle de plus en plus sombres et lourdes, qui fondaient sur vous pour vous engloutir, transformant le plein midi en une oppressante obscurité, bouillonnant vicieusement et vous piquant la peau telles des épines de genêt qui vous auraient fouetté.
La poussière brun foncé du Takla Makan, couleur pelage de lion, est connue dans tout le Kithai, même des gens qui, n’ayant jamais voyagé, soupçonnent à peine l’existence de ce désert. Sa poussière froufroute à travers les rues de Khanbalik, pourtant distante de milliers de li, et poudre les jardins de Xan-du. Toujours plus loin, elle couvre d’écume les eaux lacustres de Hang-zho, et elle est maudite, dans toutes les villes de Kithai où j’ai résidé, par les ménagères exigeantes sur la propreté. Une fois, alors que je naviguais au large dans la mer de Kithai, donc fort loin du rivage, je trouvai sur le pont une couche de cette même poussière. Le visiteur de ce pays aura beau avoir oublié tout ce qu’il a pu voir et expérimenter ici, il continuera éternellement de sentir cette poussière jaune pâle retomber sur lui, comme désireuse qu’il se rappelle à jamais avoir foulé un jour cette terre couleur de lion.
Le buran, nom que donnent les Mongols à cette tempête de sable venue du Takla Makan, a un curieux effet que je n’ai jamais rencontré ailleurs. Durant tout le temps qu’un buran nous secouait, et longtemps après que son souffle se fut calmé, nos cheveux restaient dressés sur nos têtes de façon assez fantastique, les poils de nos barbes se hérissaient telles des plumes, et nos vêtements raidis craquaient comme s’ils étaient en papier épais. Et si l’on touchait quelqu’un par inadvertance, on pouvait distinguer une étincelle et l’on ressentait une petite secousse, un peu comme lorsqu’on brosse d’un geste vif la fourrure d’un chat.
Par ailleurs, le passage d’un buran, tel celui d’un balai céleste, laissait l’air nocturne d’une pureté et d’une netteté immaculées. Les étoiles rejaillissaient en myriades et, de façon incroyable, plus nombreuses que j’ai jamais pu les voir ailleurs. La plus infime d’entre elles se mettait à briller telle une gemme, et nos grosses étoiles les plus familières semblaient être devenues globuleuses comme de vraies petites lunes. La lune proprement dite, même lorsqu’elle se trouvait dans sa phase nouvelle, alors que seul un fragile croissant de sa surface est encore illuminé tel un ongle étincelant, était pourtant visible dans toute sa rotondité, comme un disque de bronze délicatement bercé entre des bras d’argent.
Au cours de telles nuits, si l’on portait ses regards du côté du Takla Makan depuis notre lieu de campement, on y décelait d’encore plus étranges lueurs, petites lumières bleuâtres qui dansaient, plongeaient et scintillaient à la surface du désert, parfois juste par une ou deux, l’instant d’après se multipliant en un véritable essaim. On aurait pu croire qu’il s’agissait des flammes de chandelles portées par les membres d’une caravane éloignée, mais nous savions que ce n’était pas le cas. Trop bleues pour être celles d’un feu, elles s’allumaient et s’éteignaient trop brutalement pour être dues à des mains humaines, et leur présence, comme le buran, avait le don d’affoler désagréablement nos cheveux et nos barbes. Tout le monde savait, de surcroît, qu’aucun être humain n’avait jamais traversé ni campé dans le Takla Makan. Pas d’êtres humains vivants, en tout cas. Probablement pas.
La première fois que j’aperçus ces lumières, j’allai m’enquérir auprès de nos deux éclaireurs de ce qu’elles pouvaient bien être. Le Mongol nommé Ussu me répondit d’une voix feutrée :
— Ce sont les perles du ciel, Ferenghi.
— Mais qu’est-ce qui les produit ?
L’autre, nommé Donduk, jeta d’un ton cassant :
— Ne fais plus un bruit et écoute, Ferenghi.
Je m’exécutai et, même de l’endroit distant du désert où nous nous trouvions, je distinguai de faibles soupirs, des sanglots, des murmures même, comme si de légers vents nocturnes soufflaient par intermittence. Mais il n’y avait pas un souffle.
— Ce sont les azghun, Ferenghi, m’expliqua Ussu. Les perles vont toujours de pair avec les voix.
— Plus d’un voyageur inexpérimenté, ajouta Donduk d’un ton empreint de superstition, a vu les lumières et entendu les pleurs, et, croyant qu’un de ses compagnons était en difficulté, est parti pour chercher à l’aider, a été entraîné au loin et a disparu pour ne jamais reparaître. Tels sont les azghun, les voix du désert et les mystérieuses perles du ciel. D’où le nom du désert : « une fois dedans, point de sortie ».
J’aimerais pouvoir proclamer que j’ai pu deviner la cause de ces manifestations ou en donner au moins une explication plus sérieuse que celle de lutins malfaisants, mais j’en ai été incapable. Je savais que les azghun et les lumières n’étaient visibles qu’après le passage d’un buran et que ce phénomène n’était rien d’autre qu’une puissante masse de sable sec soulevée dans un vent tournoyant. Je m’interrogeais donc : le frottement qui en résultait pouvait-il avoir quelque chose de commun avec la friction d’une fourrure de chat ? Mais, dans ce désert, les grains de sable ne pouvaient se frotter que contre eux-mêmes...
Déconcerté par ce mystère, je détournai mon esprit vers un autre, plus mince mais sans doute plus accessible. Pourquoi Ussu et Donduk, quoique connaissant nos noms et n’ayant pas de difficulté à les dire, s’adressaient-ils à nous sous l’unique vocable de Ferenghi ? Ussu prononçait le mot de façon plutôt aimable, il semblait apprécier ce voyage avec nous, qui le changeait de la monotonie et de la routine de garnison, dans le bok de Kaidu. Donduk, en revanche, n’articulait le mot qu’avec un rejet ostensible, appréhendant ce périple un peu à la façon d’une nounou dévouée forcée d’accorder son attention à des personnes qui, au fond, n’en étaient pas dignes. J’aimais assez Ussu et n’estimais guère Donduk. Cependant, comme ils étaient toujours ensemble, je leur demandai à tous deux :
— Pourquoi toujours « Ferenghi » ?
— Parce que c’est ce que vous êtes ! rétorqua Ussu l’air interloqué, comme si j’avais posé une question stupide.
— Mais vous nommez aussi mon père Ferenghi. Et mon oncle.
— Ne sont-ils pas tous deux Ferenghi ? maintint Ussu.
— En revanche, vous appelez bien Narine par son nom. Est-ce parce qu’il est esclave ?
— Non, intervint Donduk d’un ton méprisant. Parce qu’il n’est pas Ferenghi.
— Grands frères, persistai-je, je suis en train d’essayer de comprendre ce que signifie Ferenghi.
— Ferenghi veut dire Ferenghi, cracha Donduk, lançant la main en l’air avec dégoût, ce que je fis moi aussi.
Mais je finis par percer ce mystère à jour : Ferenghi était le résultat de leur déformation du mot « Franc » que leurs ancêtres avaient dû entendre huit siècles plus tôt, aux premiers temps des royaumes barbares, dont celui des Francs. Les Mongols s’appelaient alors Bulgars et Hiung-nu, ou Huns, et ils envahissaient l’Ouest où ils allaient laisser des traces : la Bulgarie et la Hongrie d’aujourd’hui dérivent de leurs noms. Depuis ce temps-là, apparemment, les Mongols avaient gardé l’habitude de dénommer tout Occidental Ferenghi, et ce quelle que fût sa nationalité. Au fond, ce n’était guère plus erroné que de désigner tous les Mongols par ce nom, alors qu’ils étaient eux-mêmes d’origines si diverses.
Ussu et Donduk me racontèrent, par exemple, comment leurs cousins kirghizes avaient vu le jour. Leur nom dérivait des deux mots mongols « kirk kiz », qui signifient « quarante vierges », parce que, à une époque très reculée, quelque curieuse que puisse paraître cette affirmation à nos yeux contemporains, vivaient dans un lieu solitaire ces quarante femelles vierges. Il advint que toutes furent fécondées par l’écume flottant sur la surface d’un lac enchanté et qu’il en résulta une grande quantité de naissances, dont le peuple kirghize est issu. C’était plutôt intéressant, mais le détail suivant que me donnèrent Ussu et Donduk sur ce peuple me passionna encore davantage. Ces gens vivaient dans la région perpétuellement gelée du Sibir, très loin au nord de Kithai, et, par la force des choses, ils avaient inventé deux méthodes ingénieuses pour s’adapter à la vie sur ces terres éminemment inhospitalières. Ils fixaient aux semelles de leurs bottes des morceaux d’os polis avec soin, sur lesquels ils pouvaient glisser vite et longtemps sur les eaux gelées. En guise de variante, ils avaient attaché à leurs pieds de longues planches de bois aplaties, comme celles utilisées pour faire les tonneaux, afin de se déplacer avec légèreté sur les surfaces neigeuses.
Le village de fermes suivant sur notre parcours était peuplé d’une autre race de Mongols encore. Certaines communautés, sur ce tronçon de la route de la soie, étaient peuplées d’Ouïghours, ces nationalités « alliées » aux Mongols, quand d’autres l’étaient de Han, or Ussu et Donduk n’avaient jamais fait le moindre commentaire à leur sujet. Mais lorsque nous arrivâmes dans ce village, ils nous indiquèrent qu’il était peuplé de Mongols kalmouks et crachèrent d’un air dégoûté en prononçant ce nom, tout en s’exclamant : « Kalmouks ! Vakh ! », interjection qui exprime chez les Mongols la répulsion universelle. De fait, ces Kalmouks étaient passablement écœurants, il faut bien en convenir. Jamais, à part peut-être en Inde, je n’ai vu créatures humaines plus repoussantes. Pour ne citer qu’un aspect de leur crasseuse négligence, laissez-moi vous donner ce détail : non seulement ils ne se lavaient jamais le corps, mais ils n’ôtaient même jamais leurs vêtements, que ce fût le jour ou la nuit. Quand l’un de leurs habits devenait trop abîmé pour remplir son office, plutôt que de l’enlever et de le jeter, ils en enfilaient simplement un nouveau par-dessus et continuaient ainsi à porter couche sur couche leurs innommables haillons, jusqu’à ce que les plus anciens pourrissent graduellement et finissent par se détacher pour tomber par l’entrejambe, telles d’infectes plaques de peau morte. Leur puanteur, insupportable, défie la description.
Mais ce nom de Kalmouk, je l’appris bientôt, ne désigne ni une tribu ni une nation. C’est juste le mot mongol qui désigne une personne sédentaire, qui s’installe à un endroit pour n’en plus bouger. Tous les Mongols étant par essence des nomades, ils ont le plus profond dédain pour tous ceux de leur race qui cessent d’errer et prennent racine quelque part. De l’opinion générale, tout Mongol qui devient Kalmouk est voué à la dégénérescence et à la dépravation. Et si les Kalmouks que je vis et sentis là en étaient un exemple représentatif, alors je comprends fort bien le mépris dans lequel on pouvait les tenir. Il me revint en mémoire la façon pour le moins légère dont l’ilkhan Kaidu avait affirmé, en parlant du khakhan Kubilaï, qu’il était devenu « moins qu’un Kalmouk ». Vakh ! pensai-je. Si je le découvre ainsi, je rebrousserai chemin et rentrerai directement à Venise.
Quoi qu’il en soit, bien que je sache que le mot « Mongol » désignait une très large multiplicité d’ethnies, je trouvai pratique de continuer à l’utiliser pour qualifier l’ensemble. Je compris assez vite que, de la même façon, les premiers habitants de Kithai étaient loin d’être tous des Han. Ils se décomposaient en fait en nationalités telles que les Yi, les Hui, les Naxi, les Hezhe, les Miao, et Dieu sait combien d’autres encore, dont la couleur de peau allait du bronze à l’ivoire. Pourtant, comme pour les Mongols, je conservai le mot han comme terme générique pour les englober dans leur totalité. J’avais une bonne raison à cela : tous leurs langages, peu ou prou, sonnaient à mes oreilles de la même façon. Une autre, également : tous semblaient regarder les autres races comme inférieures, les surnommant dans leurs diverses langues les « peuples de chiens ». Et une dernière, enfin : ils affublaient tous les étrangers d’un nom encore moins mérité que le fameux Ferenghi. Dans tous leurs dialectes chantants, quels qu’ils soient, en effet, un homme venu d’ailleurs est forcément gratifié du charmant qualificatif de « barbare ».
Plus nous cheminions vers l’est sur la route de la soie, plus elle était encombrée : groupes et convois de marchands itinérants comme le nôtre, paysans, éleveurs ou artisans allant vendre leurs produits au marché de la ville la plus proche, familles et clans de Mongols se déplaçant par bok entiers. Je me rappelais que le commis de notre compagnie Polo, Isidoro Priuli, avait fait remarquer avant que je quitte Venise combien cette route de la soie avait été une voie publique active depuis la nuit des temps, et, dame, je commençais à me rendre compte à quel point il avait raison. Au fil des ans, des siècles voire des millénaires, le trafic sur cet axe l’avait érodé au point de l’encaisser peu à peu jusqu’à une certaine profondeur par rapport à la surface environnante. C’était devenu par endroits un large fossé, si encaissé même que le paysan debout dans son champ, sur les côtés, ne voyait dépasser que la pointe du fouet d’un charretier debout sur la croupe de sa bête, rien de plus. Au fond de cette entaille, les roues des chariots avaient creusé de telles ornières que ceux-ci n’avaient plus d’autre solution que de les suivre aveuglément. Tout risque de renversement des véhicules était de la sorte écarté, mais aucun conducteur de chariot ne pouvait le pousser de côté lorsqu’il avait besoin, par exemple, de prendre un peu de repos. Pour changer de direction sur cette route – disons, pour bifurquer à destination de l’un des villages environnants –, tout cocher devait forcément poursuivre sa route jusqu’à ce qu’il atteigne un carrefour où les traces permettraient la jonction avec des ornières divergentes.
Les chariots utilisés dans cette région de Kithai étaient d’un genre particulier. Leurs immenses roues aux jantes noueuses s’élevaient si haut qu’elles dépassaient fréquemment leur toit de bois ou de nattes tressées. Peut-être avait-il fallu, au fil du temps, les agrandir pour les adapter à la profondeur des ornières, de façon que les essieux qui les reliaient ne frottent pas sur la partie de sol située entre elles. Chacune de ces carrioles avait aussi sur l’avant un auvent protecteur tendu sur de longues perches, destiné à abriter des intempéries à la fois le cocher et les attelages de chevaux, de bœufs ou d’ânes qu’il dirigeait.
J’avais souvent entendu louer l’astuce et l’inventivité des habitants de Kithai, mais j’avais à présent lieu de me poser des questions : ces qualités n’avaient-elles pas été un tantinet exagérées ? Le fait qu’un auvent protégeât les équipages et leur cocher d’un même tenant était certes une bien belle invention. Mais chaque chariot était aussi contraint de transporter plusieurs jeux d’essieux de tailles différentes pour ses roues. Ceci parce que, tout simplement, chaque province de Kithai avait son idée personnelle sur la dimension idéale à ménager entre les roues, écart que, bien entendu, les chariots de la région avaient depuis longtemps imprimé sur les routes locales. Ce qui fait que si, par exemple, la distance entre ornières était large sur le tronçon de la route de la soie qui traversait le Sin-kiang, elle pouvait être étroite dans la province de Tsing-hai, puis à nouveau élargie, mais pas autant, dans le Ho-nan, et ainsi de suite. Un charretier suivant la route de la soie sur une certaine distance était donc contraint de s’arrêter aussi souvent que nécessaire pour changer laborieusement ses essieux, avec le temps perdu qu’on imagine.
Toutes les bêtes de trait étaient équipées d’un petit sac à excréments harnaché à leur croupe, afin de recueillir les précieuses déjections au fil de la route. Non qu’il fût ici question de maintenir une certaine propreté sur l’axe général, ni d’épargner aux usagers arrivant derrière un désagrément quelconque. Nous avions quitté la région où la roche kara abondait et où il suffisait de s’en procurer pour se chauffer, et, désormais, tout charretier préservait tel un véritable trésor les crottins de ses bêtes afin d’alimenter les feux de camp sur lesquels il ferait griller son mouton, cuire son miàn ou bouillir son cha.
Nous vîmes de nombreux troupeaux de moutons emmenés soit au marché, soit au pré, eux aussi équipés de harnais postérieurs à usage particulier. Ils faisaient partie de cette race à queue grasse si fréquente en Orient, mais jamais je n’avais encore vu de spécimens aux appendices aussi volumineux. La queue d’un de ces moutons pesant au bas mot cinq ou six kilos, soit environ un dixième du poids total de l’animal, elle constitue pour lui un véritable fardeau, mais cette partie de son corps est considérée comme la plus succulente à déguster. Aussi chaque mouton est-il équipé d’un léger harnais de corde relié à une petite planchette sur laquelle est posée sa queue, afin de lui éviter durant sa marche de se meurtrir ou de se salir inutilement. Nous vîmes aussi de nombreux troupeaux de porcs, pour lesquels, à mon sens, il eût fallu appliquer la même technique. Car les porcs de Kithai sont également d’une race particulière au corps très long, ce qui fait que, d’une part, ils ondulent ridiculement de l’arrière-train, mais que, d’autre part, leur ventre proéminent traîne presque par terre. De sorte que des roues ventrales, par exemple, eussent sans doute constitué de judicieuses améliorations.
Nos guides, Ussu et Donduk, considéraient bien entendu avec le plus grand mépris ce fatras de véhicules poussifs et de troupeaux non moins laborieux qui encombraient perpétuellement la route. En tant que Mongols, ils pensaient que tout homme à cheval doit nécessairement se voir offrir un droit de passage prioritaire. Ils grommelaient que le khakhan Kubilaï n’avait pas tenu la promesse qu’il avait faite quelque temps auparavant de faire niveler tout creux des plaines de Kithai, de façon que tout cavalier puisse chevaucher à travers le pays, même par la nuit la plus noire, sans craindre que sa monture ne culbute. Nos chevaux de bât les retardaient donc énormément, ce qui avait le don de les agacer au plus haut point, frustrés qu’ils étaient de devoir procéder au pas au lieu de se lancer au galop tout du long. Ainsi avaient-ils besoin, de temps à autre, de se libérer de la pression de cette harassante lenteur du voyage.
Un soir que nous campions au bord de la route et non dans un caravansérail, Ussu et Donduk achetèrent à un conducteur de bestiaux du voisinage un mouton à queue grasse et un peu de ce fromage de brebis pâteux. (Je devrais plutôt dire qu’ils se les procurèrent, car je doute qu’ils aient daigné payer quoi que ce fut à des fermiers han.) Donduk décrocha sa hache de bataille, trancha le harnais de queue de l’animal et, presque du même élan, lui coupa la tête. Lui et Ussu bondirent sur leurs chevaux, et l’un d’eux se pencha pour attraper par la queue le corps du mouton encore agité de convulsions. Après quoi ils entamèrent avec sa carcasse ensanglantée une partie endiablée de bouskashia. Dans une cavalcade au bruit de tonnerre, ils firent entre notre campement et celui des bergers force allers et retours en s’arrachant violemment l’un l’autre ce trophée animal, le faisant tournoyer comme une fronde, le laissant échapper fréquemment, le piétinant de leurs sabots. Lequel des deux l’emporta finalement, et comment ils le décidèrent, je l’ignore, mais ils finirent par s’en épuiser et laissèrent tomber à nos pieds la chose molle et sanguinolente, couverte de poussière et de feuilles mortes.
— Pour le repas de ce soir, lâcha Ussu. Bon et tendre à souhait, uu ?
À ma relative surprise, Donduk et lui se portèrent volontaires pour dépecer l’animal puis découper et faire cuire sa viande eux-mêmes. Il semble que les Mongols ne dédaignent pas de se charger des tâches ordinairement dévolues aux femmes lorsqu’ils s’en trouvent privés. Le repas qu’ils nous préparèrent fut mémorable, et pas par son raffinement. Ils commencèrent par récupérer la tête tranchée du mouton, qui fut mise à crépiter sur le feu avec le reste de l’animal. Un mouton de cette taille aurait suffi à rassasier une famille entière de gros appétits, mais à eux trois et presque sans notre aide, Ussu, Donduk et Narine le dévorèrent en entier, du museau jusqu’à la queue. La façon dont ils consommèrent la tête de l’animal fut particulièrement éprouvante, tant à regarder qu’à entendre. Quoi de plus appétissant, en effet, que de voir l’un de ces gourmets en trancher une joue, un autre une oreille, le troisième une lèvre, puis de les regarder tremper complaisamment ces horribles fragments dans un bol de jus de cette viande parfumé au piment, avant de se mettre à les mâchouiller, à grands renforts de coups de langue baveux et de déglutitions gargouillantes, ponctués de rots sonores et de pets huileux ! Car si les Mongols considèrent qu’il est de la dernière mauvaise éducation de parler en mangeant, cette succession de bruits courtois accompagna sans discontinuer leur repas, jusqu’à ce que, parvenus aux os, ils y ajoutent l’élégant bruit de l’aspiration de la moelle.
Nous autres Polo nous contentâmes de la viande coupée en tranches des testicules du mouton qui, bien écrasés lors de la bouskashia, étaient tendres à souhait. Ou du moins nous eussions préféré nous en satisfaire, mais Ussu et Donduk nous découpèrent et nous pressèrent de déguster les vrais morceaux de choix, ceux de la queue. C’est-à-dire en l’occurrence des blocs de graisse d’un blanc jaunâtre, lesquels frémissaient et tremblaient à nos doigts de la façon la plus répugnante, mais qu’il nous était difficile de refuser de consommer sans faire preuve d’une grave impolitesse. Nous fîmes donc en sorte de les avaler tout rond, et je ressens encore l’horrible descente de ces morceaux gras, crus et palpitants vers le fond de ma gorge. Au terme de l’éprouvante première bouchée, je tentai de me purifier le palais en avalant une bonne goulée de cha et manquai m’étrangler. Je ne découvris que trop tard qu’après avoir fait infuser les feuilles de cha dans l’eau bouillante, Ussu ne s’en était pas tenu là, comme un cuisinier civilisé, mais avait mélangé à la boisson des morceaux bien gras de chair de mouton et un peu de fromage de brebis. Ce thé mongol constituerait, je suppose, à lui seul un repas très nourrissant, mais il est aussi purement et simplement révoltant.
Heureusement, nous dégustâmes d’autres plats, sur la route de la soie, plus agréables au souvenir. À présent que nous avions bien avancé à l’intérieur de Kithai, les tenanciers han et ouïghours des caravansérails où nous faisions halte ne limitaient pas leurs clients aux seuls plats qu’un musulman peut manger. Nous avions donc droit à une palette de viandes fort variées, dont celle de Yillik, une espèce de minuscule chevreuil qui aboie comme un chien, et celle d’un irrésistible faisan à plumes dorées. On pouvait aussi consommer des steaks de yack et même la viande d’ours noirs ou bruns qui abondaient dans cette région. Quand nous campions dehors, oncle Matteo et les deux Mongols veillaient à nous pourvoir largement en gibier : ils abattaient ainsi des canards, des oies et des lapins, en une occasion même une gazelle du désert, mais, la plupart du temps, ils cherchaient à tuer des marmottes (aussi appelées écureuils de terriers ou encore chiens de prairie), car ces petites créatures ont l’intelligence de fournir elles-mêmes de quoi les passer à la casserole. Tout chasseur sait bien, en effet, qu’en l’absence de kara, de bois ou de toute déjection animale pour alimenter un feu, il lui suffit de dénicher des trous de marmottes. Même en zone aride et presque dépourvue de végétation, elles se débrouillent toujours pour couvrir leur terrier d’un toit protecteur fait de brindilles entrelacées et d’herbe sèche qui brûlent aisément.
Les animaux sauvages ne manquaient pas dans ces contrées, intéressants à observer même s’ils n’étaient pas comestibles. Il y avait là, par exemple, des vautours noirs aux ailes si vastes qu’elles atteignaient trois pas d’envergure, et un serpent à l’aspect si proche du métal jaune que j’aurais juré qu’il était d’or fondu. Averti de la malignité de son venin, je me gardai d’aller l’attraper pour vérifier. Il y avait un petit animal nommé yerbb, apparenté à la souris mais muni de pattes postérieures et d’une queue à la longueur extravagante, appendices sur lesquels il se tenait presque debout, et un chat sauvage d’une beauté incroyable appelé palang, que j’eus l’occasion de voir se régaler d’un âne sauvage qu’il avait tué, et dont la robe pas seulement jaune, mais aussi gris argenté et parsemée de rosettes noires, me fit penser au léopard héraldique.
Les Mongols m’enseignèrent aussi à cueillir diverses plantes sauvages susceptibles de nous servir de légumes d’accompagnement pour nos plats. Les oignons sauvages, par exemple, qui s’harmonisent si bien avec la venaison. Il y avait une mauvaise herbe nommée « herbe à cheveux » qui, en effet, ressemblait à s’y méprendre à une touffe noire de cheveux humains. Bien que ni son nom ni son aspect ne fussent fort appétissants, une fois bouillie et assaisonnée d’un peu de vinaigre, elle constituait un condiment délicat. Une autre curiosité était ce qu’ils appelaient l’« agneau végétal ». Ils soutenaient que c’était bel et bien une créature hybride issue du croisement entre un animal et une plante, et estimaient sa chair supérieure à celle de l’agneau véritable. Son goût n’avait en effet rien de désagréable, il est vrai, mais il ne s’agissait que de la racine fibreuse d’une certaine fougère.
La nouveauté la plus délicieuse que je découvris à ce stade de notre voyage fut ce merveilleux melon appelé hami. Même la méthode employée pour le faire pousser avait pour moi quelque chose d’original. Dès que les branches commençaient à former leurs bourgeons, les producteurs de melons pavaient le champ tout entier de plaques d’ardoise sur lesquelles ils reposaient. Au lieu de recevoir la lumière du soleil uniquement par le dessus, ces plaques réfléchissaient sa chaleur de façon que ces melons mûrissent uniformément de tous les côtés à la fois. Le hami avait une chair vert pâle, laquelle était si croustillante qu’elle craquait quand on y mordait, tout en ruisselant d’un jus frais et désaltérant, au goût juste assez sucré pour ne pas être écœurant. Le hami avait un arôme et un parfum différents de tous les autres fruits, et il était presque aussi bon lorsqu’on le faisait sécher en flocons pour nos rations de voyage. De toutes celles que j’ai pu goûter, aucune plante sucrée de jardin ne l’a jamais surpassé.
Après deux ou trois semaines de voyage, la route de la soie obliqua pour peu de temps au nord. Ce fut la seule fois qu’elle toucha le Takla Makan, coupant un tronçon très réduit de son extrémité orientale, pour piquer ensuite vers l’est en direction d’une cité nommée Dun-huang. Ce bref crochet septentrional nous conduisit dans une passe qui serpentait au milieu de montagnes basses – en fait, de hautes dunes de sable – appelées les collines de Flamme.
Il y a à Kithai une légende pour chaque lieu. Selon ce qu’on racontait ici, ces collines, jadis verdoyantes et couvertes d’une forêt luxuriante, furent incendiées par quelque malicieux kwei, un démon local. Un dieu singe passa par là et éteignit gentiment les flammes de son souffle, mais il n’en resta rien d’autre que ces collines de sable, encore rougeoyantes de braises. C’est du moins ce que prétend la légende. J’inclinerais pour ma part à penser qu’elles tiennent leur nom de la couleur ocre brûlé de leurs sables et des vents qui les balaient, y sculptant des plis et des ridules de forme tourmentée qui rappellent des flammèches. De plus, le rideau de chaleur vibrante dans lequel elles baignent en été leur confère un aspect chatoyant. Le soir venu, au coucher du soleil, elles irradient une teinte rouge orangé étincelante. Mais le plus curieux est sans doute la découverte que firent Ussu et Donduk au pied de l’une de ces dunes. Je crus, dans un premier temps, qu’il s’agissait de très grosses pierres d’une forme ovale presque parfaite, lisses au toucher et de la taille de melons hami, mais Donduk n’en démordit pas :
— Ce sont les œufs abandonnés d’un oiseau Rukh géant. On trouve ainsi leurs nids tout au long des collines de Flamme.
En ayant saisi un, je me rendis compte qu’il était en effet trop léger pour être une pierre et, quand je l’examinai, je vis qu’il possédait une surface poreuse comme celle des œufs de poule, de canard et de n’importe quel autre volatile. Ces objets étaient bien des œufs, d’accord, et bien plus volumineux que ceux de l’oiseau-chameau que j’avais vu sur les marchés de Perse. Je me demandai quelle sorte de fortagiona, ou d’omelette, ils donneraient si je les brisais et brouillais leur contenu avant de le faire frire pour notre repas du soir.
— Ces collines de Flamme, insistait Ussu, doivent avoir été en des temps reculés un lieu de nidification apprécié des oiseaux Rukh, n’est-ce pas, Ferenghi, uu ?
— En des temps très reculés, alors, suggérai-je.
Car je venais te tenter de briser l’un des œufs, et, bien qu’il n’eût pas le poids d’une pierre, il s’était pétrifié depuis des temps immémoriaux jusqu’à en acquérir la solidité. Ces œufs n’étaient par conséquent pas plus susceptibles d’être consommés que d’éclore un jour. Par ailleurs, ils n’étaient pas assez faciles à manier pour que je puisse en emporter un exemplaire à titre de curiosité. Il s’agissait très certainement d’œufs, et d’une taille telle que seul un oiseau gigantesque avait pu les pondre. Mais avaient-ils vraiment été laissés là par un Rukh, je ne saurais le dire.